Déclaration de Bali

Forum des peuples pour l’eau 2024, 21 au 23 mai, Bali, Indonésie

Préambule

Nous, représentants de mouvements pour la défense de l’eau comme bien commun et droit humain, engagés dans les luttes pour la justice climatique et alimentaire, l’égalité des genres, les droits des autochtones, des travailleurs et des jeunes, représentants politiques, chercheurs, décideurs, juristes, organisations confessionnelles et bien d’autres, nous sommes réunis à Bali, Indonésie, du 21 au 23 mai 2024 pour le Forum des Peuples pour l’Eau (PWF). 

Le rassemblement s’est déroulé alors que l’année la plus chaude jamais enregistrée, la perturbation continue du cycle planétaire de l’eau et la multiplication des crises de l’eau, la recrudescence des conflits, les difficultés économiques généralisées et la mainmise croissante des entreprises sur le secteur de l’eau. Néanmoins, des centaines de participants de tous les continents se sont réunis pour partager leurs connaissances, leurs expériences, leurs stratégies et leurs tactiques afin de construire un avenir de l’eau juste, équitable et durable pour tous.

Organisé tous les trois ans par le Conseil mondial de l’eau (CME), l’Indonésie a hébergé parallèlement le 10ème Forum mondial de l’eau (FME) à Bali, du 18 au 24 mai 2024. Présenté comme un espace de gouvernance de l’eau multipartite, le FME est dominé par les États du Nord, les institutions financières internationales et certaines des plus grandes sociétés multinationales à l’échelle mondiale. Ces acteurs cherchent à privatiser les infrastructures d’eau et d’assainissement et à développer des solutions basées sur le marché pour faire face aux crises de l’eau qui s’intensifient, notamment les sécheresses, les inondations et les catastrophes climatiques. Ensemble, ils travaillent à la privatisation de l’eau, sous couvert d’un discours de développement durable relatif à la sécurité de l’eau et aux solutions basées sur la nature, dissimulant leurs intérêts économiques et leurs intentions de déposséder les communautés et de monopoliser l’eau, sapant ainsi son rôle de patrimoine commun de l’humanité et de tous les êtres vivants.

Les témoignages des communautés en première ligne, des défenseuses et défenseurs de l’eau, des travailleuses et travailleurs et des mouvements, de même que la recherche rigoureuse, démontrent tous que la marchandisation, la privatisation et la financiarisation des ressources et services hydriques créent ou aggravent les problèmes de la pénurie de l’eau, de la contamination et du déficit de l’accès adéquat à l’eau. En dépit du caractère accablant de ces preuves, le FME continue d’offrir une plateforme aux grandes multinationales et à la finance mondiale pour façonner la gouvernance de l’eau, tout en excluant les défenseuses et les défenseurs de l’eau ainsi que les communautés en première ligne, leurs mouvements et leurs organisations, qui endurent de manière disproportionnée les risques et les conséquences de la crise mondiale de l’eau.

S’appuyant sur deux décennies d’organisation de Forums alternatifs mondiaux de l’eau (FAME) depuis 2003 contestant l’agenda pro-privatisation du WWF, les mouvements mondiaux pour la justice de l’eau ont créé le PWF à la suite du FAME 2022 qui s’est tenu au Sénégal. Le PWF est une plateforme pour les communautés en première ligne, les travailleuses et travailleurs, les résidentes et résidents urbains et ruraux, les petites agricultrices et petits agriculteurs, les peuples autochtones, les organisations pour la justice sociale et environnementale, les organisations confessionnelles, les syndicats et les alliés au sein des États et des gouvernements pour contrer le projet corporatiste lié à l’eau. Le PWF travaille à la construction d’alternatives durables et justes pour protéger l’eau en tant que droit humain et patrimoine commun.

Avant la tenue du PWF 2024 à Bali, les autorités indonésiennes, notamment la police, les services de renseignements militaires et les groupes nationalistes réactionnaires pilotés par l’État, ont tenté à plusieurs reprises de perturber le PWF et d’intimider les organisatrices et organisateurs ainsi que les participantes et participants locaux et internationaux. Les actions de ces forces répressives ont abouti à l’annulation de plusieurs sites du PWF, à l’intimidation physique et à l’agression d’organisatrices et organisateurs et des participantes et participants et, le 20 mai, au blocage d’une cinquantaine de ces défenseuses et défenseurs de l’eau au sein de l’hôtel destiné à être le troisième site alternatif de l’événement. 

Les agissements de l’État indonésien, oeuvrant de concert avec le FME, se sont avérés visant à censurer la critique et l’opposition au FME, en réduisant au silence les voix des communautés locales et des défenseuses et défenseurs de l’eau. Bien que ces mesures furent extraordinaires, elles s’inscrivent dans une continuité historique de tentatives de suppression de la dissidence démocratique et de l’organisation de l’opposition au FME.

Pourtant, nous ne sommes pas tus ! Nos efforts d’organisation collectifs ont immédiatement attiré l’attention sur cette répression dans nos réseaux nationaux et mondiaux, dans la presse et au sein même du FME. Le 21 mai, certains membres du PWF ont accompagné le rapporteur spécial de l’ONU sur les droits humains à l’eau potable et à l’assainissement, Pedro Arrojo-Agudo, à l’hôtel dans lequel nos membres étaient confinés afin d’attirer l’attention sur ces violations des droits humains. Cependant, le rapporteur spécial s’est vu refuser l’entrée sur le site et a été poussé et bousculé par la police et les gardes paramilitaires postés à l’extérieur et chargés d’assiéger le PWF, même après avoir fait valoir son mandat auprès de l’ONU. 

Un tollé local et international s’en est suivi, y compris au sein du FME où le PWF et le siège long de deux jours des défenseuses et défenseurs de l’eau a provoqué un effet boule de neige, exerçant une pression énorme sur le CME et le gouvernement indonésien pour qu’ils revoient leur ligne de conduite. Lorsque la dynamique a changé en faveur du PWF, le blocus a disparu aussi rapidement qu’il était apparu. Le PWF s’est regroupé pour reprendre son programme les 22 et 23 mai, en organisant une série de sessions hybrides et en présentiel réunissant des collègues internationaux et indonésiens dans notre lutte collective pour la justice en matière d’eau !

Observations

Malgré les efforts de l’État indonésien et du Conseil mondial de l’eau pour perturber nos travaux, les sérieuses préoccupations suivantes concernant la crise mondiale de l’eau et ses sévères manifestations locales ont été enregistrées lors du Forum des peuples pour l’eau:

  • L’utilisation de l’eau douce augmente, principalement dans l’agriculture (70 %), l’industrie (20 %) et les ménages (10 %);
  • La contamination des ressources en eau, des territoires et des écosystèmes se poursuit en raison de l’absence de traitement dans le Sud et de l’agriculture et de l’industrie dans le Nord;
  • Plus d’un million de personnes, principalement de jeunes enfants, meurent chaque année de maladies évitables contractées en buvant de l’eau impropre à la consommation ;
  • Le stress hydrique touche un quart de la population mondiale, tandis que la moitié est touchée par une grave pénurie d’eau à un moment ou à un autre de l’année ;
  • La fréquence et l’intensité des précipitations, des inondations et des sécheresses ont augmenté, le changement climatique intensifiant ces tendances – 90 % des catastrophes climatiques sont liées à l’eau ;
  • Tous les Objectifs de développement durable ne sont pas atteints, y compris l’objectif 6, à savoir l’accès universel à l’eau potable et à l’assainissement, puisque 2,2 milliards de personnes n’ont pas accès à l’eau potable et 3,5 milliards de personnes n’ont pas accès à l’assainissement ;
  • Le travail lié à l’eau, c’est-à-dire l’accès à l’eau, la fourniture de services d’eau et la gestion des ressources en eau, pèse de manière disproportionnée sur les épaules des femmes, des jeunes filles et des enfants ;
  • Malgré une austérité prolongée et un sous-investissement, la majeure partie des investissements et de l’approvisionnement en eau a été et continue d’être publique, avec des opérateurs et des systèmes d’eau publics et communautaires fournissant de l’eau à la majeure partie de la population mondiale ;
  • La gouvernance mondiale de l’eau et les institutions de développement, les gouvernements du Nord, les multinationales et la finance continuent cependant d’insister sur le fait que l’investissement privé et le marché sont la seule “solution” à la crise de l’eau dans le monde ;
  • Le FME ne cesse d’offrir à ces acteurs un espace propice à la marchandisation, à la corporatisation, à la privatisation et à la financiarisation des services, des ressources et des écosystèmes liés à l’eau, ainsi qu’à la création d’actifs et de marchés d’échange de l’eau susceptibles d’investissements;
  • Ces dynamiques sont marquées en Indonésie, où les plantations agricoles industrielles, les barrages et l’exploitation minière, en grande partie pour extraire des minéraux afin d’alimenter la soi-disant “transition verte”, continuent de contaminer les écosystèmes aquatiques, et où la privatisation des services d’approvisionnement en eau est en pleine résurgence ;
  • Les États et les entreprises continuent à collaborer et à utiliser la force coercitive pour faire taire les dissidents et imposer l’extraction et la dépossession afin de tirer directement et indirectement profit de l’eau, et dans de nombreux autres endroits dans le monde où les défenseuses et défenseurs de l’eau sont confrontés à l’intimidation, à la violence et à la mort;
  • Dans ses manifestations les plus extrêmes, cela se traduit par l’utilisation de l’eau comme arme de guerre et de génocide, comme dans le cas de l’occupation israélienne de la Palestine et de la guerre à Gaza.

Proclamations

Dans ce contexte, face à l’intensification de la mainmise des entreprises et de la finance sur la gouvernance mondiale de l’eau, face à la répression des défenseuses et défenseurs de l’eau et à la restriction de la dissidence démocratique, nous proclamons que:

  • Air adalah kehidupan, air untuk kehidupan, Water is life, water for life, not for profit, El agua es un bien común, no una mercancía, Eau source de vie, pas de profit!
  • L’accès universel à l’eau et à l’assainissement pour toutes et tous, indépendamment de la capacité à payer, doit être garanti partout.
  • L’eau est un bien public et commun, et non une marchandise à vendre ou à échanger sur le marché. 
  • Toutes les formes de privatisation et de financiarisation de l’eau profitent aux entreprises privées et à la finance à toutes les échelles et appauvrissent les populations.
  • Les services, les ressources, les écosystèmes et les territoires liés à l’eau doivent être gérés par des systèmes participatifs, démocratiques, transparents, publics et communautaires qui respectent les droits des communautés, des peuples, des savoirs et des traditions locales et autochtones.
  • Les droits humains à l’eau potable et à l’assainissement doivent être reconnus et intégrés dans le droit international et national, comme dans les pays allant de l’Uruguay à l’Indonésie, et mis en œuvre.
  • Le PWF réaffirme que la justice de l’eau est notre cadre d’action politique local, régional et international, qui a été au cœur de nos luttes depuis des décennies.
  • Nous continuerons à promouvoir la justice de l’eau dans les zones rurales et urbaines, au niveau des communautés, des écosystèmes et au niveau mondial, en nous organisant et en nous engageant dans des actions directes au moyen de la recherche, du plaidoyer politique, d’outils et de méthodes juridiques et culturelles.
  • Les mouvements pour la justice de l’eau n’ont pas été et ne seront pas intimidés par les abus des États et des entreprises et lutteront contre la fermeture de l’espace démocratique.
  • Nous continuerons à nous réunir pour partager nos expériences, nos connaissances, nos luttes et nos alternatives, en travaillant à la défense de l’eau en tant que bien commun et droit humain.

Conclusion 

Le PWF et ses membres luttent pour la reconnaissance et la réalisation du droit à l’eau en droit et en pratique : l’accès universel à l’eau et l’approvisionnement en eau afin que chacune et chacun puisse vivre dans la dignité. Ce combat est fondamental pour le bien-être de l’humanité, qui dépend de l’eau comme source de vie. Le PWF se bat donc aussi pour défendre les droits de l’eau à son habitat et pour la conservation et la restauration des écosystèmes aquatiques de plus en plus soumis à des logiques de concurrence, d’exploitation et de destruction. Nous luttons ainsi pour la reconnaissance mutuelle du droit à l’eau et la protection des écosystèmes aquatiques fondamentaux pour le bien-être présent et futur de tous les êtres vivants.

Les tentatives violentes d’intimidation du PWF par les autorités indonésiennes et le CME constituent un abus de pouvoir manifeste et inacceptable. Cependant, l’intimidation n’a pas eu d’impact durable sur les luttes pour la justice dans le domaine de l’eau. Au contraire, l’agression infondée de la part de l’État et le capital a démontré la justesse de notre lutte et a renforcé notre engagement et notre détermination. Le PWF continuera à démocratiser tous les espaces dans lesquels le présent et l’avenir de l’eau sont établis. Nous restons déterminés à continuer à nous organiser pour la justice dans le domaine de l’eau, malgré les efforts déployés pour étouffer toute dissidence. Face à l’adversité croissante, le mouvement pour la justice de l’eau continuera à se rassembler pour partager ses expériences, ses connaissances et construire la solidarité, les organisations, les réseaux et les alternatives nécessaires à la réalisation de la justice de l’eau pour toutes et tous.

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